La miséricorde pour tous… sauf pour les prêtres ?

Évêque émérite de Nanterre, le Père Gérard Daucourt propose un livre dans un livre court et accessible à tous, une réflexion particulièrement stimulante sur le thème de la miséricorde.

Et malgré le titre qui pourrait sembler circonscrire le sujet de la miséricorde au seul clergé, il éclaire l’ensemble de la vie communautaire catholique, dans les difficultés et les raisons d’espérer.

En lavant les pieds de ses disciples, le Christ demande à ceux qui veulent le suivre d’être au service les uns des autres. Il indique que nul n’est trop pauvre ou trop petit pour ne pas avoir besoin des autres. Autour de la table du partage tout le monde doit avoir sa place.
Trop souvent nous traduisons cela comme la nécessité de se rendre des services : pourtant il s’agit d’abord de servir la vocation des autres et d’accepter qu’ils soient au service de la nôtre. L’Église communion doit d’abord être un don sinon cela deviens une simple nécessité pratique. On va rendre « service », on va faire le « caté », on va ouvrir l’Église,….

Les prêtres ont autant besoin que les autres de pouvoir bénéficier de cette miséricorde, de ce service d’une attention des uns pour les autres. La correction fraternelle doit exister pour tous, sinon la communion au sein de l’Église ne s’exerce pas pleinement.
Pourtant trop souvent, par humilité ou par peur, ou par respect mal placé, les laïcs n’osent pas aborder les prêtres pour échanger avec eux sur les difficultés pouvant naître.

C’est donc déjà dans la manière de recevoir un prêtre au service de tous que va se jouer une saine mise en œuvre de la miséricorde. En effet, la communauté reçoit le prêtre que l’Église lui envoi et il est inévitable que celui-ci a des défauts ;  de plus il ne va jamais correspondre parfaitement à nos attentes ou notre sensibilité.
Dans le travail en commun, la critique doit exister, mais elle doit toujours chercher la miséricorde, car comment comprendre parfois que des laïcs critiquent des prêtres sans jamais chercher à les aider. Où est alors la miséricorde et la nécessité de diversité dans l’Église ?
La conséquence d’une telle conception de la « vie en Église » est assez immédiate, on finit par se comporter comme dans un self service en choisissant sa paroisse en fonction de son prêtre, par une sélection affinitaire.

Si je dis à mon frère ou à ma sœur : « Quand tu changeras, je t’aimerai », je ferme la porte à l’espérance et l’ouvre à l’orgueil et à l’égoïsme, voire peut-être au mépris et à l’oubli de l’autre.

Dans le sacrement du pardon, le prêtre signifie la miséricorde divine, lieu ou le Seigneur se donne à nous sans tenir compte de ce que nous avons été mais bien en accueillant notre souhait d’une nouvelle alliance.
A ce titre les prêtres doivent vivre entre eux la fraternité sacramentelle qui impose la délivrance d’une parole sans concession face à la vérité d’une situation, même si celle-ci est complexe (autoritarisme, propension à l’alcool, refus d’être en communion effective avec l’Évêque,…).

Autre cas, le fait pour un prêtre de tomber amoureux. Rien de plus normal, il n’y a rien de grave à cela, mais il arrive cependant qu’un prêtre ne puisse à terme plus être fidèle à son engagement à la continence dans le célibat. Ici heureusement le discernement des Évêques permet d’atténuer les directives, surtout faites d’interdictions, en proposant, en fonction des situations, de pouvoir continuer à rendre des services au sein d’une communauté.

Lorsque des prêtres décident de rendre publique leur décision de quitter le ministère, les réactions sont contrasté, du refus à l’incompréhension. Il y a aussi les prêtres qui décident de lutter. Mais tous ont un point commun : celui d’avoir le droit de ne pas être jugé et de pouvoir être accueilli dans la miséricorde. Choisir la discipline de l’Église latine est exigeant mais possible, à condition d’inscrire cette démarche dans la prière et la célébration des sacrements.

La situation des prêtres dits « retraités » est également l’occasion de s’interroger sur la miséricorde :  « Habité à vivre dans l’Église-communion, une et diverse, ce n’est pas seulement avec son évêque ou le vicaire général qu’il va envisager les étapes de sa retraite mais avec ses collaborateurs les plus proches – laïcs, diacres et prêtres – toujours dans la perspective du bien de la mission commune : l’annonce de l’Évangile. Étant donnés son âge et sa santé, qu’est-ce qui est le meilleur pour lui-même et pour ceux qui lui ont été confiés ? Nul n’étant bon juge de sa propre cause et le Saint Esprit nous mettant au service les uns des autres dans l’Église –Communion, il devra trouver les moments et les moyens les meilleurs pour un vrai partage, une véritable écoute avec des confrères, les membres de l’équipe d’animation pastorale, etc. ».

Je trouve cette approche intéressante même si Monseigneur Daucourt reconnaît quelques pages plus loin qu’il regrette de ne pas avoir eu plus de temps que pour une seule rencontre avant le départ en retraire d’un prêtre. Je ne connais pas pour ma part d’exemple où le prêtre envisage avec la communauté paroissiale son avenir immédiat et plus globalement où l’exercice de la mission fait l’objet d’un temps de partage franc et régulier. Trop souvent, hormis la « nécessité » d’une visite pastorale ou d’une démarche synodale, les catholiques sont plus préoccupés de « faire tourner la boutique ». D’ailleurs pour rebondir sur cette idée de Monseigneur Daucourt, pour que cela puisse se faire, il serait nécessaire d’associer régulièrement les laïcs aux nominations, mais ça, cela reste au stade de vœux des participants lors des premières consultations diocésaines en vue d’un synode. Il serait également intéressant de réfléchir au fait qu’il me semble que la fraternité sacramentelle peut être un obstacle à la fraternité communautaire plus large, et si tel n’est pas le cas, comment faire pour orchestrer harmonieusement les deux niveaux ? Bref, je ferme la parenthèse.

Les catholiques doivent être attentifs à conserver le lien avec les prêtres retraités, par des transmissions d’informations régulières. Ils doivent et peuvent continuer à célébrer l’Eucharistie.

Avec lucidité, Mgr Daucourt envisage le cas de la miséricorde pour les prêtres coupables d’agressions sexuelles sur des mineures. « Comprend-on que je n’excuse rien mais que je crois que, dans beaucoup de situations, la justice étant rendue, un peu de miséricorde comprenant beaucoup de confiance et de discrétion, sauve et réhabilite ? »
Globalement la place des personnes condamnées pour de tels faits dans notre société est très difficile.
La réintégration pour les prêtres est-elle possible ? Dans le cas des cas très grave, les normes à appliquer sont sans ambiguïtés.
Mais parfois, afin d’éviter la récidive, ne vaut-il mieux pas qu’un prêtre puisse continuer à exercer son ministère, sous une forme adapté avec le soutien d’une équipe consciente des enjeux que renvoyé à la vie civile, sans repères ni attaches ?

Sous forme d’envoi, le Père Daucourt rappelle la vie du Père Lataste, dominicain et fondateur au XIXème siècle des Dominicaines de Béthanie, ordre qui permit à des femmes aux destins meurtries de pouvoir néanmoins vivre une vie religieuse, chose à l’époque totalement impossible. La richesse de la démarche c’est que des « femmes sans tâche » dans leur passé sont confondues avec d’anciennes prostituées, et réciproquement. Comme une illustration de ce que la miséricorde revêt aujourd’hui comme signification pour le monde.